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Résumé de la conférence du Prof. Paul MAGNETTE
donnée à l'UAE-F le 28 mars 2013

La Belgique est un des pays fondateurs de l’Europe et a, de tout temps, affirmé son profond attachement à l’union européenne. Les apports de l’intégration européenne sont considérables, ne serait-ce que par la paix qu’elle garantit à des millions d’Européens. Mais la construction européenne doit encore avancer vers davantage de cohérence économique et de progrès social. L’Europe doit devenir davantage qu’un grand marché et tendre vers plus de justice sociale.

L’Europe, née sur les ruines de nos deux guerres mondiales, avait tout d’un projet pacifiste enthousiasmant. Mais elle a trop vite cédé la place à une domination idéologique mêlant concurrence débridée et gestion technocratique. Ce mode de fonctionnement a brisé la confiance que les citoyens accordaient à l’Europe. Une véritable solidarité européenne doit devenir le moteur de la construction européenne.

Notre belle Europe souffre. La crise de la dette a écrasé les peuples. L’Irlande, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, autant de pays qui ont dû accepter des plans d’austérité sévères imposés pour faire face à la crise : le gel des salaires et des pensions, le recul de l’âge légal de la retraite, le non remplacement de fonctionnaires, la baisse des salaires dans la fonction publique, la baisse du salaire minimum, la réduction des dépenses de soins de santé, les diverses coupes budgétaires,… Toutes ces mesures sont devenues des réalités. A nouveau, nous savons qu’il est nécessaire de travailler au désendettement des États. En effet, la bonne gestion des finances publiques et une certaine discipline budgétaire permettront aux États de maitriser la dette, et donc de retrouver une capacité d’action et d’investissement. Mais nous ne pouvons nier le fait que cette seule volonté d’austérité ne fonctionne pas et risque non seulement d’entrainer l’Union dans une cruelle récession, mais également d’aggraver l’instabilité politique. Nul besoin d’imaginer les désastreuses conséquences sociales qui en découleraient.

Dès qu’il est question de la modernisation de notre économie, le « modèle allemand » revient comme un leitmotiv. De l’autre côté du Rhin, il y aurait donc un ensemble de politiques publiques garantes de croissance et de création d’emplois, dont la Belgique n’aurait qu’à s’inspirer.

Il est indéniable que certains traits de l’économie allemande ont fait la preuve de leur succès. On pense au maintien d’une importante activité industrielle haut de gamme et tournée vers l’exportation, au système de formation performant basé sur l’apprentissage au sein des entreprises, à l’importance de l’investissement dans la recherche et le développement, aux collaborations nombreuses entre universités et entreprises innovantes, ou encore à la participation active des syndicats de salariés dans les entreprises et les branches.

Mais ceux qui évoquent le « modèle allemand » citent plus rarement ces éléments, anciens et assez proches de nos traditions belges, que les réformes du marché du travail mises en place au cours de la décennie précédente. Le compromis de la « soziale marktwirschaft » établi dans les décennies d’après-guerre reposait sur la force des droits conférés aux salariés, nourrissant à la fois la productivité allemande et une puissante demande intérieure. Désormais, au contraire, tout est fait pour mettre les salariés sous pression. Les allocations de chômage sont limitées dans le temps, les « mini-jobs » à temps partiel et rémunérés autour de 450 euros par mois sont légion, et ils n’ouvrent que des droits restreints en matière d’assurance maladie et de pension. Avec pour conséquence que certains employeurs considèrent  ces emplois atypiques comme un moyen de disposer d’une main d’œuvre bon marché et évitent ainsi de créer de vrais emplois, ce qui affaiblit considérablement la sécurité sociale. Le « modèle allemand », c’est aussi l’explosion du travail à temps partiel et l’émergence de salariés pauvres. Ainsi, il est difficile de qualifier cela de « modèle », si par modèle on entend une réussite qui mérite d’être imitée. Car, avec un tel coût social, ce n’est pas une réussite et, par essence, cette politique n’est pas imitable : cet ensemble de préceptes socio-économiques ne peut pas être copié par d’autres parce qu’il ne fonctionne que grâce à la concurrence auquel il soumet ses voisins. Ce mode de renforcement de la compétitivité n’est en effet rien d’autre qu’une forme de dumping social dont les conséquences sur la zone euro sont désastreuses. La baisse des salaires et les autres réformes du travail mises en place en Allemagne constituent un frein à la croissance européenne dans son ensemble, contribuant à l’aggravation de l’état des finances publiques ailleurs dans la zone euro.

Si l’on veut dynamiser notre économie, on peut parfaitement se pencher sur les autres coûts de production (énergie, matières premières, transports…) et résorber notre cruel déficit en matière d’innovation et de formation. Plutôt que de chercher ailleurs des recettes improbables, nous renouerions ainsi avec les fondamentaux qui ont fait l’efficacité d’un « modèle belge » que l’Europe pourrait, elle, prendre davantage en exemple.

Plus que jamais, il convient donc de rester vigilant et de jeter toutes nos forces dans un plan de relance ambitieux. De plus en plus d’économistes, d’analystes… s’accordent progressivement à reconnaitre la nécessité d’un plan de relance européen. Pour ce faire, plusieurs milliards pourraient être engrangés sur le dos des transactions financières et servir à de vrais plans de relance. Ainsi, l’introduction d’une taxe sur les transactions financières est une réponse juste et efficace aux coûts exorbitants de la crise financière pour les États et les citoyens. Cette solidarité interpeuple actionnera les débuts d’une Europe plus humaine et sociale.

Enfin, il faut redéfinir le rôle de la Banque européenne d’investissement (BEI). Elle doit assurément développer sa dimension de « banque qui octroie des crédits » à des entreprises soucieuses d’investir dans l’économie réelle, seule capable de permettre une relance progressive et durable.

Ces conditions de relance, de solidarité et d’entraide sont fondamentales si l’on veut préserver l’Europe face aux replis identitaires et nationalistes. Et à regarder de plus près, certains indices n’augurent rien de bon. Il suffit de prêter attention aux propos stigmatisant le plombier polonais, l’ouvrier roumain, ou la critique des élites, pour se rendre compte que le manque d’entraide entre pays européens peut aussi devenir subrepticement la cause d’une haine latente qui ne demanderait qu’à s’exprimer dans les urnes. Bien évidemment, il ne faut pas dramatiser, mais il convient de veiller à l’entente entre les peuples. Cela ne se fera que si les pays sortent dignement de la crise. L’austérité pure et dure ne créera pas ces conditions favorables. Bien au contraire ! Seul un plan de relance qui rend espoir aux citoyens, une rigueur qui assainit les dépenses, une politique qui taxe la spéculation, et une solidarité qui lie les États auront l’opportunité de mener l’Europe sur le chemin de la prospérité. Ce travail est urgent.